Refonder la laïcité : ce que je retiens des points de vue en présence

Suite des articles extraits du dossier de Régis Meyran, « Laïcité, le conflit des modèles », Sciences humaines, mai 2015, n° 270

Pour Benjamin Stora, la rupture avec les « quartiers sensibles » est due à l’ignorance de l’histoire des Maghrébins de France. Stora rappelle à ce propos la surprise des spectateurs du film les hommes libres d’Ismaël Ferroukhi (2011) sur l’attitude des musulmans à Paris pendant l’Occupation, découvrant leur présence en France dans les années 1940. Il appelle ainsi à doubler l’enseignement du fait religieux en France de celui de l’histoire culturelle et politique du Maghreb.

(« L’histoire culturelle et politique du Maghreb), cela concerne plusieurs millions de personnes en France, que l’on ne peut pas se contenter de définir par leur appartenance religieuse: il faut connaître du Maghreb, au-delà de sa seule histoire coloniale, l’histoire de ses mouvements politiques et de ses élites, comme les trajectoires migratoires des personnes: pourquoi et quand des Maghrébins sont-ils venus en France, combien étaient-ils? Un tel enseignement permettrait de reconnecter l’histoire du Maghreb avec l’histoire nationale, et de résorber cette rupture invisible qui travaille la population française. »

Et il y a certainement de quoi faire! Car les programmes, s’ils traitent notamment de la colonisation puis de la décolonisation, ainsi que des mouvements migratoires après la Seconde Guerre mondiale, explorent peu la question, et ce malgré des progrès indéniables.

 

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Pour Henri Pena-Ruiz, tenant d’un modèle de laïcité plus radical, la neutralité de l’État doit être réaffirmée. Et de pointer la loi Carle du 28 septembre 2009 qui met à la charge des communes la scolarisation des enfants dans des écoles privées d’autres communes en aggravant la loi Debré de 1959, très favorable aux écoles catholiques sous contrat.

 

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Pour Pierre Merle, il y a deux poids deux mesures dans la pratique « laïque » quotidienne, entre tolérance pour la croix catholique et interdiction du voile musulman et de la kippa juive.

« Une telle conception de la laïcité se veut républicaine, mais risque finalement d’exclure plus que de rassembler. Elle donne le sentiment aux pratiquants de ces religions de subir une laïcité partiale. »

Pierre Merle y attribue l’augmentation des écoles confessionnelles musulmanes et juives. Il prône une approche tolérante fondée sur une reconnaissance mutuelle.

« La mission de l’école ne me semble aucunement empêchée si une jeune lycéenne souhaite faire sa séance de gymnastique avec un foulard sur les cheveux. La laïcité a pour objet le respect des signes de religiosité et non leur interdiction. Le problème se situe plutôt dans des cas précis de transmission des connaissances (…) »

Et de pointer le besoin d’accompagnement des enseignants pour traiter ces difficultés. Difficultés également rencontrées dans bien des services publics.

 

Sur ce plan, il est rejoint par Abdennour Bidar, qui souligne le besoin d’engager un dialogue respectueux des différences de points de vue, sans chercher à hiérarchiser sciences et religions. 

« L’élève doit accepter cette diversité de point de vue comme étant le fondement des sociétés démocratiques et multiculturelles (…). Le principe de laïcité est donc aussi une éducation à la tolérance, qui supprime toute logique de concurrence, d’indifférence ou de violence entre différentes visions du monde.« 

 

Laurence Loeffel et Malek Chebel reviennent à leur manière sur ce besoin de dialogue.

Loeffel suggère de renforcer le bagage des enseignants en ce qui concerne les valeurs de la République (« liberté du jugement critique, tolérance, refus des dogmes, respects des opinions et croyances… »), mais également sur l’histoire de la colonisation et la décolonisation. Et d’ajouter :

« Il faudrait plus généralement ouvrir à la diversité des visions du monde, ce que nous, Français, ne savons pas très bien faire. Pour y remédier, les enseignements devraient accepter de se situer dans une culture du conflit, typique de la démocratie. En effet, si le conflit est inhérent à la sphère publique démocratique, il reste tabou à l’école. (…) L’école doit comprendre que la prise en compte des désaccords est nécessaire à la vitalité démocratique. »

 

De son côté, Malek Chebel, décédé en novembre 2016, insistait sur le besoin d’aggiornamento de l’Islam, qui méconnaîtrait la dualité du temporel et de l’intemporel, la séparation du politique et du religieux. Un constat dont cette seule religion ne me semble pas exempte…

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